Jugement et objectif

Avez-vous remarqué que votre vie est plus ou moins organisée ainsi :
- Vous posez un jugement sur la situation, positif ou négatif,
- Vous implémentez un plan pour corriger cette situation,
- Votre plan a-t-il échoué ou réussi ? Réponse à l'étape 1.
Où est le mal, me direz-vous ?
Finalement, c'est un processus auto-correctif : à chaque itération, on améliore un peu les choses. Alors pourquoi ne pas s'organiser ainsi ?
Deux aspects me gênent.
D'abord, l'étape 2 est inconsciente.
Par là, je veux dire que durant la phase d'exécution, on n'est pas présent.
Au lieu d'être disponible au monde et aux événements qui surviennent, on a les yeux rivés sur l'objectif.
Or, cet objectif est un concept. C'est une vision du monde fabriquée dans le passé. Qui est toujours d'actualité – ou non. Qui est réalisable – ou pas. Qui est dans notre meilleur intérêt – qui sait ?
C'est une décision intellectuelle basée sur un jugement (étape 1) qui prend le pas sur le présent. Suivre l'objectif devient plus important que suivre le flot.
"Mais on peut ajuster", me direz-vous. "Si on voit qu'on va dans une mauvaise direction, on peut toujours changer d'objectif."
Le peut-on vraiment ? En tous cas, c'est mal vu.
Quelqu'un qui change trop souvent d'objectif est considéré comme inefficace, inconstant, peu digne de confiance. Faible. "Il ne sait pas gérer les obstacles." "Il abandonne trop vite." "Il n'arrive pas à mener une mission à bien."
Notre société valorise ceux qui poursuivent l'objectif malgré le présent. Ceux qui savent garder le cap malgré les signaux contraires. Malgré les alarmes, malgré les crises, malgré les morts. ("Un vrai leader".)
C'est pourquoi, quand on échoue, on est souvent poussé à remettre en cause l'étape 2 – et c'est le deuxième point qui me gêne :
On s'en veut d'avoir mal fait, mal exécuté, de ne pas être assez fort, assez courageux, assez persistant. C'est notre faute.
Alors que le diable, pour moi, se cache dans l'étape 1 :
Dans le jugement. Dans l'intention. Dans le désir de contrôle.
Si ma vie s'est améliorée depuis 7 ans, c'est parce que j'ai travaillé sur cette étape-là.
Je juge toujours (bien sûr), mais moins. Et plus les mêmes choses. Et quand mon jugement a commencé à se transformer, mes actions aussi.
En acceptant davantage, on met fin à certaines croisades creuses. On passe moins de temps dans sa tête, tendu vers un futur imaginaire, et plus de temps ici et maintenant.
On accepte de faire confiance au présent et à ce qui survient naturellement.
"Réussir" et "rater" perdent un peu de leur autorité sur nos vies.
Et honnêtement, c'est reposant.