Vous avez été nombreux à réagir à mes dernières vidéos sur l'action, les objectifs et le karma. Je réponds à quelques questions trouvées dans les commentaires.
Résumés des vidéos
Futur et liberté : La seule raison valable de faire quelque chose – étudier, prévoir, pratiquer – c'est qu'on aime l'activité elle-même. Pas pour la carrière, pas pour le résultat. Sacrifier le présent pour le futur gâche les deux : le présent qu'on subit, et le futur qu'on passe à comparer ce qui arrive avec ce qu'on attendait.
La cause de la souffrance : Agir pour contrôler le futur crée une réaction en chaîne que l'hindouisme appelle karma : le succès fabrique une identité à maintenir, l'échec une identité à réparer, et l'oscillation entre les deux se propage dans chaque action suivante. Le Bhagavad Gita propose le "travail sans fruit" : agir sans attachement au résultat. Tant qu'il n'y a pas d'attachement, il n'y a pas de karma.
Action et intention : Ce n'est pas l'action qui rend malheureux, c'est l'intention derrière. La même action peut élever ou couler selon qu'on agit en présence ou par recherche de sécurité. Aucun refuge n'est permanent – argent, santé, liens, tout disparaît. Ce qui épuise, c'est de passer sa vie à en chercher un. Première étape : voir la boucle et vouloir en sortir.
Questions / réponses
Alors on se laisse aller et on fait ce qu'on veut ?
Mais... l'enfant qui passe son temps sur les réseaux et qui "gâche" son temps... il aurait donc raison?
Bon ben je vais manger ce que je veux quand je veux, voilà ce que j'ai retenu.
Quand on est écrasé par les obligations extérieures au point d'avoir perdu contact avec soi-même, il faut bien compenser quelque part.
On sort, on boit, on mange, on fume, on se plonge dans les réseaux, la télé, les jeux vidéo. Parfois pire.
Tout ce qui permet de retrouver un peu de joie, de dopamine, et de contrôle.
L'addiction n'est pas la source du problème. C'est le symptôme.
Essayer d'arrêter les gestes qui sont devenus des échappatoires sans changer le mode de vie qui en est la cause, c'est se préparer pour un nouvel échec.
Une vie construite sur la présence et la joie ne nécessiterait aucune échappatoire.
Donc la question ne devrait pas être :
"Comment j'arrête les petits plaisirs qui m'aident à tenir ?"
Mais :
"Comment je commence à construire ma vie sur l'alignement et la joie pour ne plus avoir besoin de ces substituts ?"
C'est la question que pose la spiritualité.
Donc on ne travaille plus ? Plus aucun effort ?
Donc autant rien faire dans ta logique? N'est-ce pas le but de progresser et d'aller vers l'avant dans la vie même si parfois il faut souffrir pour arriver quelque part?
Tous les feignants de l'instant présent vont s'engouffrer dans votre conseil qui pour moi ne peut pas s'appliquer à tout le monde surtout avec les mentalités du moment.
Et comment on fait quand on veut devenir médecin ??? Ou qu'on veut faire de grande études ??
Il n'est pas nécessaire d'avoir un objectif dans le futur pour être actif.
Au contraire.
C'est un conditionnement de la culture actuelle d'imaginer que toute action devrait viser un résultat. Et qu'une action qui n'aurait pas de "but" n'aurait pas de sens.
En réalité, ce n'est ni une fatalité, ni une obligation.
On peut être très actif, se lever tôt et travailler dur non pas pour l'argent, la carrière ou la sécurité, mais parce qu'on en a envie. Parce que ça nous apporte de la joie.
Mais pour ça, il faut retrouver l'envie – comme disait Johnny.
Bien sûr, quand on demande aux personnes dont les journées sont remplies d'activités qu'ils détestent ce qu'ils feraient s'ils avaient le choix, ils répondent "rien" – et c'est bien normal. Ils sont écrasés par les obligations et n'aspirent qu'au répit.
Pour retrouver l'envie, il faut se reconnecter à la joie.
Pas le plaisir éphémère des addictions, non : retrouver au fond de soi la joie qui émane du présent et qui n'est pas conditionnée par les événements extérieurs.
Donc : si vous êtes passionné(e) par la médecine, faites de la médecine. Du matin au soir. Vous serez inarrêtable. Mais ne faites pas de la médecine parce que "vous voulez devenir médecin".
C'est la différence entre "écrire tous les jours parce qu'on adore ça" et "vouloir devenir écrivain".
Pour réussir, il faut de la discipline !
Ça marcherait bien si tout le monde réfléchissait ainsi mais avec la compétition entre les humains, ne rien faire pour progresser et se maintenir au sommet c'est un bon moyen de se faire bouffer par les autres et mourir.
Les plus grands progrès réclament des sacrifices. Les plus grands sportifs ont souffert le martyre pour arriver sur le podium. Les plus grandes découvertes ont réclamé des heures de travail et d'abnégation avant de voir le jour.
Tous ces commentaires partent d'une hypothèse commune : l'objectif est de gagner la course.
Le succès ! La victoire ! Le progrès ! La richesse !
Il n'existe rien d'autre, et la seule façon de les atteindre serait la discipline.
Les deux points sont faux.
D'abord, oui : on peut faire la course si on le souhaite. On peut chercher la performance et vouloir dépasser ses limites. Pourquoi pas. Éclatez-vous.
En revanche, ce n'est ni une obligation, ni la seule façon de penser la vie. C'est un choix, souvent culturel, qui n'a pas vocation à être imposé aux autres.
Ensuite, la seule façon de gagner n'est pas la discipline – au sens de se forcer quand on n'a pas envie.
Certaines personnes courent, grimpent, performent, se dépassent... parce qu'elles adorent ça. Ce qui ne veut pas dire que c'est facile tous les jours, mais l'objectif premier n'est pas de se faire mal pour gagner.
Et souvent, elles gagnent, d'ailleurs. Justement parce qu'elles ne se forcent pas.
Et quand elles gagnent, elles ne regardent pas les autres de haut. Elles ne jugent pas ceux qui en font moins.
Contrairement à ceux qui se font violence depuis le premier jour et qui, inconsciemment, veulent que les autres souffrent aussi.
Et l'argent alors ?
Pour des personnes qui sont dans une précarité extrême, qu'elle soit financière, sociale ou autre, on n'est pas capable de penser comme ça. Dans mon cas, évidemment que j'attends de pouvoir avoir un meilleur salaire, pas parce que je pense que ça me rendra heureuse, mais parce que je sais que ça m'enlèvera la charge mentale de ne pas être sûre de pouvoir manger tous les soirs.
C'est un beau discours que l'on peut tenir lorsque l'on a de l'argent et un travail. Mais quand on n'a plus tout ça, plus rien n'existe, excepté l'instinct de survie ou l'instinct de mort.
Je ne veux pas contrôler le futur, je veux juste payer mes factures.
On touche au nœud du problème.
La spiritualité et l'alignement sont-ils des sports de riches ? Peut-on réellement éviter de "prévoir le futur" lorsqu'on est aux abois ?
D'abord, éclaircissons un point :
Personne ne dit que vous ne devriez pas subvenir à vos besoins. Personne ne prétend qu'il faut vivre d'amour et d'eau fraîche.
Il faut bien manger, boire, s'abriter et tout cela, aujourd'hui, passe par l'argent. Il faut bien en gagner.
Pire : parfois, on se trouve dans une situation d'urgence où pendant une (très) longue période, on est en mode "survie". On fait des choses qu'on n'a pas du tout envie de faire pour... survivre, justement. Garder la tête hors de l'eau.
Est-ce mal ? Comment suivre sa joie alors ?
Encore une fois, ça ne dépend pas de l'action elle-même mais de l'intention qu'on met derrière :
Si vous travaillez pour ne pas avoir faim aujourd'hui, c'est une action ancrée dans le présent.
Si vous travaillez pour ne plus jamais avoir faim de votre vie, c'est un désir de contrôle.
Mais est-ce mal de vouloir se mettre à l'abri ? De vouloir construire son avenir ?
Non, ce n'est pas mal. C'est parfaitement naturel. Simplement : c'est une erreur.
Vous ne serez jamais à l'abri.
Quelle que soit votre situation, tout vous sera un jour enlevé. Votre confort, votre santé, votre statut, votre indépendance, votre famille. Tout.
Donc toute action qui se fonde sur un désir de sécurité est, à long terme, perdue d'avance – et les conséquences de cette action vous feront souffrir un jour ou l'autre.
Comme vous souffrez peut-être aujourd'hui d'un désir de contrôle acté dans le passé.
C'est ça, que j'appelle le karma.
D'autant que la souffrance devient parfois une excuse pour éviter le travail de fond.
Des gens qui vivent dans une aisance plus grande que 90% de la population mondiale attendent encore de passer au prochain niveau de confort pour commencer à "travailler sur eux". (Spoiler : ils ne commenceront jamais.)
Inversement, des gens dans des situations de précarité inimaginables vivent en communion avec eux-mêmes et avec le monde.
Ce n'est pas une question de moyens.
"Je pense que tout le monde devrait devenir riche et célèbre, réaliser tous ses rêves… afin de comprendre que ce n'est pas la réponse."
– Jim Carrey